Catégories de préjudices · Chapitre 5 / 15

Exposition à des contenus incitant à l’automutilation

L’automutilation peut prendre diverses formes : publier des contenus méprisants à son propre sujet, développer des idées dépressives ou antisociales sur soi-même ou, à l’autre extrême, entretenir des idées suicidaires et finir par s’infliger des blessures physiques. L’activité des jeunes sur les médias sociaux a contribué à accélérer ce phénomène : de récentes recherches menées aux États-Unis donnent à penser qu’entre 2019 et 2021, environ 10 % des jeunes ont vécu une forme d’automutilation numérique.26

Troubles alimentaires

Les troubles alimentaires constituent eux aussi un défi de plus en plus répandu chez les jeunes, alimenté en partie par l’essor des médias sociaux et par l’effet des modèles d’image sur des esprits en développement. Entre 2002 et 2020, les taux d’hospitalisation pour des troubles liés à l’alimentation ont plus que doublé chez les enfants et les jeunes de l’Ontario27. Malgré l’effet évident et important que peuvent avoir les plateformes en ligne dans la diffusion de contenus qui alimentent la « thinspiration » et d’autres formes de préoccupation à l’égard de l’image corporelle chez les enfants et les jeunes, l’établissement d’un lien de causalité direct n’est pas entièrement clair dans la littérature et se heurte à d’importantes lacunes dans les données canadiennes de santé publique.28

Cela dit, compte tenu de la hausse marquée des hospitalisations durant la période où les plateformes de médias sociaux se sont largement répandues, nous pouvons du moins inférer un lien notionnel. Nous traitons cette sous-composante comme une borne supérieure illustrative et prudente plutôt que comme une donnée directement tirée de la littérature : une hypothèse d’un taux d’attribution de 25 % donne environ 694 hospitalisations. D’après l’Estimateur de coûts par patient de l’ICIS, et en excluant tout coût de suivi ou coût pharmaceutique, cela produit des coûts pour le système de santé de 8 à 14 millions de dollars par année. Compte tenu des limites reconnues quant à l’établissement d’une causalité directe dans la littérature, le lecteur peut exclure cette sous-composante sans que cela modifie de façon appréciable l’estimation principale du document; son inclusion ou son exclusion fait varier le total global de moins de 0,5 %.

Les contenus incitant à l’automutilation constituent la catégorie où dominent les pertes de qualité de vie (AVAQ) : les coûts directs pour le système de santé totalisent de 72 à 103 millions de dollars par année, tandis que les pertes de bien-être atteignent de 554 millions à 1,2 milliard de dollars.

Automutilation et suicide

De façon plus extrême, on observe aujourd’hui une hausse soutenue des présentations pour automutilation et pour des motifs de santé mentale29 et, malgré la baisse globale des admissions hospitalières, le fardeau de santé mentale demeure supérieur aux niveaux prépandémiques. La délivrance de médicaments contre les troubles de l’humeur et l’anxiété chez les jeunes a augmenté de 18 % — une hausse qui reflète à la fois la croissance démographique et l’augmentation des taux d’ordonnance par jeune entre 2018-2019 et 2023-202430 —, selon de récentes données de l’ICIS. Une importante revue publiée en 2026 dans JAMA Pediatrics, dirigée par des chercheurs de l’Hospital for Sick Children (SickKids), a examiné 42 études internationales couvrant 25 ans et a documenté une hausse annuelle moyenne de 3,5 % des présentations de jeunes pour automutilation dans les établissements de santé à l’échelle mondiale.31

Au Canada, environ 103 enfants et jeunes de 10 à 24 ans par tranche de 100 000 (taux brut) ont été hospitalisés à la suite d’une tentative d’automutilation ou d’un geste auto-infligé en 2024-2025, soit environ 7 490 hospitalisations par année dans ce groupe d’âge32. L’attribution directe aux préjudices en ligne est difficile à établir; cependant, diverses études internationales tendent à montrer qu’environ un enfant ou jeune sur quatre admis pour automutilation déclare avoir consulté des sources d’information en ligne pour faciliter son geste. Au Royaume-Uni, par exemple, environ le quart des suicides chez les enfants et les jeunes étaient associés à une activité de recherche en ligne préalable, et le quart de ceux-ci présentaient des antécédents de cyberintimidation au cours de la période précédente.333435

À partir de cette prévalence et compte tenu des coûts d’hospitalisation et de suivi établis précédemment, nous estimons que les admissions pour automutilation génèrent des coûts annualisés pour le système de santé de 64 à 89 millions de dollars par année, en supposant une attribution de 18 à 25 % aux préjudices en ligne. Une partie de ce montant comprend des coûts déjà comptabilisés dans la cyberintimidation, que nous retirons au titre du double comptage à l’étape finale de notre analyse des coûts, décrite plus loin.

Pertes de qualité de vie

L’exposition à des contenus incitant à l’automutilation impose des pertes de bien-être considérables qui dépassent l’utilisation directe du système de santé. Nous estimons ces pertes au moyen des années de vie ajustées par la qualité (AVAQ), la méthodologie standard en économie de la santé utilisée par l’Agence des médicaments du Canada, par le NICE au Royaume-Uni et par les organismes équivalents ailleurs dans le monde pour valoriser des états de santé en dollars. Une AVAQ équivaut à une année de vie en parfaite santé; une année vécue dans un état de santé dégradé vaut proportionnellement moins, l’écart représentant la perte de bien-être. Nous appliquons le seuil de 50 000 $ par AVAQ implicite dans les décisions de remboursement des médicaments de CDA-AMC. À titre de contexte, à un taux d’actualisation de 0 % — comme le préconisent certains économistes de la santé pour les années de vie dans les populations jeunes —, la valeur implicite par décès attribuable de jeune atteindrait environ 3,15 millions de dollars (63 AVAQ non actualisées × 50 000 $), ce qui augmenterait d’environ 110 % l’estimation des pertes de bien-être pour les décès attribuables par rapport au chiffre actualisé à 3 % utilisé ici. Le taux de 3 % est donc prudent au regard de la façon dont la plupart des gens soupèsent intuitivement la perte d’une jeune vie. Certains travaux canadiens récents donnent à penser que le seuil révélé par les préférences, fondé sur les décisions de couverture réelles, se rapproche plutôt de 100 000 $ par AVAQ, ce qui doublerait nos estimations; nous retenons le chiffre inférieur afin d’assurer une borne inférieure plus défendable.36

Nous décomposons les pertes de bien-être en trois paliers de gravité. Premièrement, les suicides de jeunes attribuables. La triangulation des taux de suicide par âge de l’ASPC et de Statistique Canada pour la cohorte des 10 à 24 ans donne un taux pondéré par la population d’environ 7,5 pour 100 000, ce qui suppose environ 545 décès par suicide chez les jeunes par année. En appliquant une fraction d’attribution de 18 à 25 % aux préjudices en ligne, on obtient de 98 à 136 décès attribuables. Chaque décès représente environ 30 AVAQ actualisées perdues (âge moyen de 18 ans, espérance de vie résiduelle de 63 ans, taux d’actualisation de 3 % conforme à la pratique standard en évaluation des technologies de la santé), valorisées à 147 à 204 millions de dollars par année.

Deuxièmement, les hospitalisations pour automutilation attribuables. En appliquant le taux brut d’hospitalisation pour automutilation de l’ICIS, soit 103 pour 100 000 en 2024-2025, à la cohorte des 10 à 24 ans, on obtient environ 7 490 hospitalisations par année, auxquelles nous appliquons une fourchette d’attribution semblable de 18 à 25 %. Nous appliquons un décrément d’AVAQ de 0,25 pour l’année de l’événement — conforme aux pondérations d’utilité EQ-5D pour la dépression grave avec automutilation —, qui rend compte de la blessure aiguë, de la période de rétablissement et du risque accru de récidive. Cela donne une perte de bien-être d’environ 17 à 23 millions de dollars par année. Nous excluons les séquelles à plus long terme malgré leur documentation dans la littérature longitudinale, ce qui rend cette estimation prudente.

Troisièmement, les effets de santé mentale infracliniques à cliniques légers sur la population exposée plus large. Cette composante saisit le groupe plus vaste de jeunes dont le bien-être est appréciablement dégradé — symptômes dépressifs, anxiété, cognitions liées aux troubles alimentaires ou détresse psychologique générale — sans qu’il y ait hospitalisation. À partir de l’incidence relevée d’automutilation numérique, nous estimons la prévalence à 3 ou 4 % des adolescents canadiens de 13 à 19 ans, soit de 97 000 à 129 000 jeunes touchés par année. En appliquant un décrément d’AVAQ de 0,08 à 0,15 par année-jeune touchée — prudent par rapport aux pondérations EQ-5D publiées pour la dépression à l’adolescence (0,10-0,20), l’anxiété (0,05-0,12) et les troubles alimentaires restrictifs (0,15-0,25) —, on obtient une perte de bien-être de 390 à 970 millions de dollars par année.

Au total, cela produit des pertes de bien-être de 554 millions à 1,2 milliard de dollars par année. Ce montant est conceptuellement distinct des coûts directs du système de santé présentés plus haut, et ne les chevauche pas : ces derniers correspondent aux ressources publiques consacrées aux soins aigus, tandis que les pertes de bien-être correspondent à la diminution du bien-être vécue par les jeunes touchés et leur famille. Le fardeau des proches aidants — notamment les heures de travail parental et familial consacrées au soutien de jeunes ayant des problèmes de santé mentale attribuables aux préjudices en ligne — n’est pas pris en compte dans ces estimations. Son inclusion ferait augmenter le total, possiblement de façon importante.

Références et notes 11
  1. Patchin, Justin et Hinduja, Sameer (2024). « Adolescent Digital Self-Harm Over Time: Prevalence and Perspectives ». Journal of School Violence. Vol. 23, no 4, p. 542-554.
  2. Smith et coll. (2023). « Pediatric Patients Hospitalized With Eating Disorders in Ontario, Canada, Over Time ». JAMA Network Open. Pediatrics. Vol. 6, no 12. <https://jamanetwork.com/journals/jamanetworkopen/fullarticle/2812520>
  3. Raffoul et coll. (2025). « A Call for Increased Measurement of Eating Disorders and Disordered Eating in Federal Surveillance in Canada ». Promotion de la santé et prévention des maladies chroniques au Canada (PSPMC). Vol. 45, no 6 (juin 2025), p. 299-305.
  4. ICIS (2025c). Overall trends for children and youth mental health. Publié le 1er mai 2025. <https://www.cihi.ca/en/child-and-youth-mental-health/overall-trends-for-child-and-youth-mental-health>. Consulté le 10 avril 2026.
  5. ICIS (2025c). Overall trends for children and youth mental health. Publié le 1er mai 2025. Le chiffre de 18 % correspond à la hausse de la délivrance de médicaments contre les troubles de l’humeur et l’anxiété chez les jeunes de 5 à 24 ans entre 2018-2019 et 2023-2024, laquelle reflète à la fois la croissance démographique et la hausse des taux d’ordonnance par jeune.
  6. Saunders et coll. (2026). « Long-Term Trends in Pediatric Self-Injury in High Income Countries: A Systematic Review and Meta-Analysis ». JAMA Pediatrics. <https://jamanetwork.com/journals/jamapediatrics/fullarticle/2845856>. Publié le 16 mars 2026. Consulté le 10 avril 2026.
  7. ICIS (s.d.). Hospitalisations pour automutilation. Base de données. <https://www.cihi.ca/en/indicators/self-harm-hospitalizations>. Consulté le 18 avril 2026.
  8. Mars et coll. (2015). « Exposure to, and searching for, information about suicide and self-harm on the Internet: Prevalence and predictors in a population based cohort of young adults ». Journal of Affective Disorders. Vol. 185 (1er octobre 2015), p. 239-245. <https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/26150198/>
  9. Padmanathan et coll. (2018). « Suicide and self-harm related internet use among patients presenting to hospital with self-harm ». Crisis. Vol. 39, no 6, p. 469-478. <https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6263311/>
  10. Rodway et coll. (2020). « Children and young people who die by suicide: childhood-related antecedents, gender differences and service contact ». BJPsych Open. Vol. 6, no 3. <https://www.cambridge.org/core/journals/bjpsych-open/article/children-and-young-people-who-die-by-suicide-childhoodrelated-antecedents-gender-differences-and-service-contact/ACA727371498065C7B8ABB80054E13BE>
  11. Agence des médicaments du Canada (CDA-AMC) (2022). Procedures for the CDA Drug Reimbursement Review, version 3.0 (Ottawa : CDA-AMC).