Catégories de préjudices · Chapitre 4 / 15
Cyberintimidation et harcèlement en ligne
La cyberintimidation est la catégorie de préjudice en ligne pour les enfants et les jeunes la mieux documentée au Canada. L’Enquête canadienne sur la santé des enfants et des jeunes de 2023 de Statistique Canada révélait qu’environ 24 %13 des jeunes Canadiens de 12 à 17 ans déclaraient avoir été victimes de cyberintimidation, certains instruments d’enquête et échantillons élargis en âge faisant état de taux approchant un jeune sur trois. Une revue systématique d’Arseneault (2018)14 a documenté les conséquences en aval de la victimisation par intimidation, confirmant des associations avec des problèmes d’adaptation, une santé mentale et physique moins bonne et des difficultés socioéconomiques persistant jusqu’à l’âge adulte.
Les données de 2023-2024 de l’ICIS15 (publiées en mai 2025) font état de 1 090 visites aux urgences par tranche de 100 000 enfants et jeunes de 5 à 24 ans pour des troubles de santé mentale.
Ces données nous permettent de calculer certains des coûts suivants.
Coûts des soins de santé
En appliquant la population canadienne de 11,3 millions de jeunes à l’estimation de l’ICIS de 1 090 visites aux urgences par tranche de 100 000, on obtient environ 123 000 visites annuelles aux urgences en santé mentale.
Comme il n’existe aucune estimation canadienne directe permettant d’ancrer notre facteur d’attribution reliant la cyberintimidation aux admissions aux urgences, nous avons examiné plusieurs sources tirées de méta-analyses internationales et de recherches européennes. À partir de cette analyse, nous estimons une fraction attribuable dans la population de 12 à 18 % selon nos scénarios bas et haut, obtenue par mise en commun de trois sources indépendantes : Jadambaa et coll. (2020), Takizawa et coll. (2014) et une étude parue en 2021 dans Pediatric Emergency Care, qui constatait que 17 % des patients pédiatriques se présentant aux urgences en santé mentale déclaraient avoir été victimes de cyberintimidation et que 25 % désignaient l’intimidation comme un facteur ayant contribué à leur visite. La fourchette de 12 à 18 % constitue une estimation prudente de l’attribution. Elle est également cohérente avec un taux global d’incidence de la cyberintimidation d’environ 25 % relevé dans l’enquête canadienne sur la santé des jeunes. Au total, cela donne de 14 800 à 22 100 visites attribuables aux urgences, auxquelles nous appliquons un coût pour le système de santé d’environ 611 $ par visite, soit de 9 à 13,5 millions de dollars.16
Nous estimons ensuite une série d’interactions subséquentes avec le système de santé :
- un taux d’hospitalisation de 20 % de l’incidence, au coût de 11 350 $ par séjour hospitalier17 (de 33,6 à 50,2 millions de dollars);
- 4,5 visites de suivi chez le médecin à 120 $ chacune (de 8,0 à 12,0 millions de dollars);
- des coûts pharmaceutiques calculés selon une fraction d’attribution semblable (de 85 à 135 millions de dollars).
Il en résulte une fourchette totale de coûts des soins de santé de 136 à 211 millions de dollars par année.
Perturbation scolaire
PricewaterhouseCoopers Australia (2018), dans une étude réalisée pour l’Alannah and Madeline Foundation, estimait le coût économique total de l’intimidation sur l’ensemble des 13 années de scolarité d’une cohorte d’élèves à 525,2 millions de dollars australiens18. De ce montant, 306,7 millions de dollars australiens correspondent au temps du personnel-cadre, soit la composante directement attribuable à la demande de ressources du système scolaire. Les autres composantes (supervision par les proches aidants, services de santé et coûts policiers) sont exclues ici, puisqu’elles sont prises en compte séparément dans la présente analyse.
Que suppose la composante « temps du personnel » pour le Canada?
En annualisant cette composante à 23,6 millions de dollars australiens par année et en la divisant par l’effectif scolaire national australien de 4,16 millions d’élèves, on obtient 5,67 dollars australiens par élève par année. Converti en dollars canadiens de 2026 (en appliquant un ajustement d’environ 26 % du niveau des prix australiens de 2018 à 2026 et un taux de change moyen AUD/CAD de 0,93 au cours de la dernière année), cela donne environ 6,64 $ CA par élève. À l’heure actuelle, 6,2 millions d’élèves canadiens sont inscrits de la maternelle à la 12e année19. Selon l’ECSEJ de 2023, environ 37 % des jeunes ayant subi une forme quelconque d’intimidation au cours de la dernière année déclarent avoir vécu de la cyberintimidation20. À partir de ce facteur d’attribution21, nous estimons les coûts de perturbation entre 10,6 et 19,1 millions de dollars canadiens par année en 2026.
Pertes de productivité
L’étude longitudinale de Brimblecombe et coll. (2018)22 a établi que la victimisation par intimidation durant l’enfance est associée à de moins bons résultats de santé et à des désavantages socioéconomiques persistant à l’âge adulte, notamment une qualité de vie liée à la santé moindre, une accumulation de patrimoine réduite et un recours accru aux services de santé. Pour situer cela dans le contexte des pertes de productivité possibles dans les milieux de travail canadiens où se trouvent déjà de jeunes adultes, nous pouvons nous référer à l’estimation de la CSMC de 2011, qui chiffrait à plus de 6,3 milliards de dollars les pertes de productivité en milieu de travail pour l’ensemble des Canadiens en emploi, tous âges confondus.26
Pour l’adapter au contexte actuel, nous actualisons cette estimation en dollars de 2026 (9,5 milliards de dollars bruts) en appliquant un facteur d’indexation salariale d’environ 1,5, fondé sur l’évolution du revenu médian depuis cette date. Nous ne faisons aucun autre ajustement pour tenir compte de l’évolution de l’incidence sous-jacente des problèmes de santé mentale chez les jeunes depuis la production de l’estimation de la CSMC. Il s’agit d’un choix prudent : les visites aux urgences pour des troubles mentaux chez les Canadiens de 5 à 24 ans ont augmenté de 45 % entre 2006-2007 et 2013-2014, ont culminé vers la fin de cette décennie et, en 2023-2024 — à 1 090 pour 100 000 —, sont demeurées au-dessus de leur niveau du milieu des années 2000.23
Nous ajustons ensuite ce chiffre pour tenir compte des écarts d’emploi et de revenu chez les jeunes de 15 à 24 ans24 et nous appliquons un facteur d’attribution de 12 à 18 % propre aux préjudices en ligne25. Cela donne une estimation de 56 à 83 millions de dollars de pertes de productivité en valeur actualisée pour cette cohorte.
Il importe de souligner que cela ne tient compte que des pertes de productivité actuelles associées aux jeunes travailleurs dont l’emploi est touché par la cyberintimidation. La mesure dans laquelle ces effets se composent sur les revenus futurs, par la voie de résultats scolaires amoindris et d’autres répercussions plus durables sur la productivité, n’est pas évaluée et serait difficile à établir. Le coût budgétaire, pour les gouvernements, des effets à tout le moins immédiats de la perte de productivité chez les enfants et les jeunes qui travaillent ou pourraient travailler est abordé à la fin du présent document.